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Bienvenue au pays des bidons jaunes

politique
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L’eau, c’est la vie, c’est bien connu. Pas pour Sassou qui n’en a cure. Ses priorités sont ailleurs. « Son peuple », amorphe, résigné et à bout de forces, peut crever. A Pointe-Noire, comme à Brazzaville, les robinets asséchés sont devenus des monuments de décoration. Dans la capitale, dans plusieurs communes, pas une goutte d’eau depuis deux ou trois mois. Et il en est ainsi depuis des décennies. Mais quand, par miracle, l’eau sort, elle n’est tout simplement pas potable. Toutefois, les populations ont appris à laisser les robinets ouverts, à laisser couler le précieux liquide dans la nature, parfois deux bonnes journées, jusqu’à ce que celle-ci ressemble à de l’eau, c’est-à-dire claire et transparente, débarrassée de l'odeur de javel et de chlore, de la couleur saumâtre ou de rouille des tuyaux datant de l’époque coloniale, et des impuretés dues aux matières organiques, lichens et autres algues qu’elle charrie. 

C’est l’eau à la mode de Sassou, l’ex-soi-disant « homme des masses », vrai incompétent notoire, qui n’a plus rien à prouver sur ce plan. Que faut-il en effet attendre de lui ? Absolument rien. Aussi longtemps que je puisse remonter dans mes vieux souvenirs, c’était dans les années 80, je le vois encore vêtu de son treillis, béret rouge vissé sur le crâne, en marxiste-léniniste convaincu, promettant l’eau, la santé pour tous et l’autosuffisance alimentaire pour l’an 2000. Pure chimère.

On se demande bien quel est le domaine d’excellence du pouvoir qu’il a confisqué depuis une trentaine d’années. Les crimes économiques, les crimes de sang, la conservation du pouvoir par tous les moyens ?  Allez donc savoir !

En effet, quarante après, le constat est amer :  c’est le grand bond en arrière !

 Dans ce pays arrosé par des centaines de cours d’eau, à la pluviométrie abondante, à la nappe phréatique gorgée d’eau, dans une ville comme Brazzaville cernée de cours d’eau (le puissant fleuve Congo, le Djoué, la Djiri…), bref dans ce pays où l'eau est partout, elle manque dans les robinets : elle constitue ici une denrée rare.

Au Congo-Brazzaville du vieux dictateur, les populations, notamment celles des villes, vivent parmi les bidons jaunes.

 Bidons jaunes, synonyme pour les Congolais de quête désespérée de l’eau, dans un pays traversé de part en part par des rivières, des cours d’eau, la mer et l’un des plus grands fleuves au monde : le fleuve Congo.

Ici, pour ne pas manquer d’eau, ne fut-ce que pour se laver, pour cuisiner ou simplement pour utiliser la chasse d’eau de ses toilettes, le congolais nanti a dû équiper sa maison d’une bâche creusée dans le sol, une réserve d’eau de grande capacité, histoire de stocker le précieux liquide. Un investissement de quelques millions de francs CFA. Peine perdue cependant : quand l’eau ne coule pas pendant des mois, la bâche n’est pas d’une grande utilité, à moins d’acheter des camions citerne moyennant plusieurs centaines de milliers de francs CFA pour la réapprovisionner.

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Pour les moins fortunés, c’est-à-dire la grande masse des Congolais, dans les grandes villes, les populations épuisent leur énergie dans la quête de l’eau qu’il faut acheter. Une eau à la qualité douteuse puisque provenant souvent des puits, du reste non entretenus, creusés çà et là, ou de forages dont semble se féliciter du reste un journal accrédité au palais présidentiel. Parfois, quand la nouvelle d’un filet d’eau coulant à l’autre bout de la ville se répand, il faut s’y rendre ou missionner un pousse-pousse pour remplir ses bidons.

Comment en est-on arrivé là ? Le pays manquerait-il de ressources ? Que nenni ! Le Congo est un pays pétrolier immensément riche, qui brasse bon an mal an des milliards, lesquels s’envolent hélas en fumée. Des milliards détournés par le dictateur et son clan, quand ils ne servent pas à la corruption et au lobbying, histoire de lisser l’image d’un criminel.

La mégestion de la chose publique est d’autant plus chronique sous ces latitudes que la société civile est faible car terrorisée, sans parler de l’absence d’une opposition politique capable de peser sur le cours des événements. Conséquence : le pouvoir n’a de comptes à rendre à personne, sinon à ses mandants étrangers. L’eau, l’électricité peuvent manquer et le pouvoir expliquer depuis des décennies, sans convaincre, qu’on « change les vannes », nul ne proteste plus, contrairement à ce qui peut être observé dans un pays comme le Sénégal.

Les plus âgés des congolais sont résignés : le dictateur les a eus à l'usure. Les plus jeunes, nés avec les pénuries, croient qu’il s’agit là de la norme. D’où leur surprise quand un compatriote de la diaspora ou un touriste qui arrive à Brazzaville s’en offusque. En effet la nouvelle génération ignore que la situation est différente dans d’autres pays africains ou que même il fut un temps, dans ce pays, où l’eau des robinets coulait tous les jours et où il n’y avait pas de délestage dans la fourniture d’électricité. De même y avait-il un service d’hygiène qui désinsectisait des quartiers aujourd’hui infestés de moustiques et un service qui traquait et capturait les chiens errants. Simples exemples. Le pays est plus peuplé et les villes se sont agrandies ? Oui mais gouverner, c’est prévoir.

Face à cette situation, de guerre lasse, le jeune congolais se réfugie dans la boisson alcoolisée, surtout que le pouvoir lui a offert, à coup d’affiches publicitaires placardées dans les villes, une promotion sur la bière par laquelle il peut en acheter trois pour le prix d’une.

Le reste du temps, nos compatriotes cherchent à survivre, à s’occuper dans des activités informelles, à trouver de quoi manger de la journée, avant de se consacrer aux activités de l’une des nombreuses églises de la place, ou à assister aux obsèques ou veillées de parents disparus. Voilà leur quotidien.

Quant à l’opposition politique, elle n’existe pas, sauf au parlement, où elle se signale lorsqu’elle fait cause commune avec la majorité, par exemple quand il s’agit de signer des accords d'évacuation sanitaire avec l’hôpital américain de Neuilly, en région parisienne, afin que députés et sénateurs partent y recevoir des soins médicaux en cas de besoin...

Voilà où en est « le pays de Marien ».

Un pays riche devenu paradoxalement une des adresses les plus courues par les tous corrompus de ce monde, mais incapable de donner de l’eau à ses habitants.

Un pays où hier encore le dictateur distribuait des enveloppes sans compter. La classe politique française, tous bords confondus, y avait ses habitudes et s’y bousculait.

Comme si cela ne suffisait pas, ce dernier s’affublât même un temps des attributs de grand banquier pour sauver le monde. En bon samaritain, il s’est mis à payer les salaires des fonctionnaires de certains pays comme la Centrafrique, et à prêter l’argent des Congolais :

-100 milliards à la Côte d'Ivoire, en juillet 2013.

-50 milliards à la Guinée, en 2011

-100 milliards au Niger, en août 2012.

-25 milliards à la Centrafrique, en juillet 2001

Question : Qu’en est-il du remboursement de cet argent qui a permis par exemple à la Côte d’ivoire de Ouattara de construire certaines infrastructures pour son peuple ? Personne ne sait vraiment.

Quant aux Congolais, bien entendu l’idée même de demander des comptes à leur satrape et bourreau sur ces prêts ne leur a jamais traversé l’esprit. Tout se passe comme si de rien n’était. Ironie de l’histoire, quelques années après, une fois les caisses vidées, voilà le dictateur frappant depuis six ans à la porte du FMI, sans succès à ce jour. Pendant ce temps, les Congolais, plongés dans une crise financière et économique sans précédent, cumulent plusieurs mois d’arriérés de salaires, de bourses et de pensions de retraite.

Des décennies dans les rues à trimbaler les bidons jaunes pour chercher de l’eau, source de vie. Quant à l’électricité, on l’a vu, ce n’est guère mieux. Le boulot, n’en parlons plus. L’école ? C’est l’anarchie dans les écoles privées distribuant des diplômes souvent… bidon. L’université ? Dans certaines facultés il faut se lever à 3 heures du matin pour trouver une place assise dans l’amphithéâtre. L‘université Denis Sassou Nguesso, qui a été l’objet dernièrement d’un cambriolage ? Il n’est pas ouvert à tous les étudiants.

Voilà le triste karma qui hante les Congolais, lesquels, croulant sous le poids de la vie, attendent, les bras croisés, que le bon Dieu les extirpe de cet enfer.

Mais, inquiet pour sa progéniture sur laquelle risquent de se venger les Congolais le jour où la loi de la nature scellera son sort, le vieux tyran a déjà préparé la succession dynastique de son pouvoir, en propulsant à un poste ministériel son rejeton. Le moment venu les Congolais se laisseront-il encore faire ? That is the question.

Jean Claude Nzolani.

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