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Mokoko dans l’antichambre de la mort

politique
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La dictature est un lourd fardeau que ne peut supporter éternellement un pays. Si le coût économique est exorbitant, le prix humain quant à lui est dramatique. Il est du devoir des peuples de prendre conscience de l’asservissement auquel il est soumis et mener la lutte en vue de recouvrer la liberté perdue.

Dans la trajectoire du Congo-Brazzaville, le règne de Sassou apparait comme un terrible accident où les atouts ont été transformés en malédiction, à l’instar du pétrole, les moyens en objectif, l’indépendance en cauchemar et le peuple souverain en ennemi.

Beaucoup plus froid que les colons de triste mémoire, plus autocrate que le roi des belges de l’époque, Sassou s’est installé dans la lignée des oppresseurs du peuple, allant jusqu’à transformer son pays en un gigantesque espace carcéral pour ses compatriotes. Au service des intérêts capitalistes étrangers, Sassou a conçu en même temps une mafia clanique ayant pour premier cercle sa famille.

Ni les scandales financiers récurrents de sa famille, ni le flot de sang ininterrompu des innocents du Pool qu’il ne cesse de faire couler, ni même le déclin du pays accusant désormais une banqueroute n’ont raison de son égo. L’homme tient à mourir au pouvoir, malgré sa mégestion, tant il redoute l’heure des comptes qui préfigure le retour de la manivelle.

Endurci par sa longue carrière de chef de guerre, le président congolais exerce une tyrannie depuis des décennies dans son pays. Dans sa conscience, des quantités de cadavres, illustres et anonymes, à l’instar du Cardinal Emile Biayenda, Marien Ngouabi et Alphonse Massamba-Débat ou les victimes du beach et ceux du 4 mars, allongent la liste des énigmes.

La voyoucratie et le gangstérisme d’Etat érigés en stratégie politique ont anéanti les derniers ressorts de la puissance publique. La région du Pool qui subit l’arbitraire dans sa forme la plus barbare tient le mutisme des congolais et leur résignation pour de la complicité.

Le paradoxe de cette paranoïaque violence instituée et orientée vers les innocentes populations c’est qu’il brouille les valeurs cardinales, opacifie les lueurs d’espoir et ancre la jeunesse dans les antivaleurs (corruption, gabegie, concussion, incivilité, proxénétisme, l’arbitraire, les contre-vérités, ...). C’est là que l’avenir du pays se voit compromis en l’absence d’une relève édifiée et formée.

Laminée, l’opposition officielle, en complice objectif de l’exécutif, constitue en réalité l’autre face du pouvoir de Sassou. Alors, que reste-t-il de droit dans cet moribond Etat-Sassou ? Pas grand ’chose excepté le fond du cœur de ces nombreux gens de peu, des gueux et maraudes. Celui-ci pourrait bien abriter le point de démarrage d’une révolte sociale inattendue.

L’arsenal militaire, renforcé ces temps-ci par des blindés, hélicoptères de combat et autres armes lourdes venues de la Turquie, face à une population à bout de souffle et en colère, pourrait ne pas suffire.

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L’exutoire du pouvoir de Brazzaville est désormais connu de tous. Le Pool n’a jamais rien fait à Sassou. Il s’agit là d’une innocente victime qui pose désormais à l’ensemble de la nation congolaise la terrible question de l’expiation et donc celle de réparation.

Au fond, le sort d’un prisonnier politique tel que Mokoko, général de son état, constitue un cas bien singulier dans l’océan de sang de cette dictature. Sassou se veut être la LOI, à défaut d’être le roi. Il est le pouvoir-même. Sa représentation mentale du pays découle d’une logique régionaliste binaire des pôles terrestres. La partie septentrionale communément, appelée Le Nord, est celle de son cœur et celle pour laquelle il se réclame. A contrario, la partie méridionale abrite les Bakongos qu’il exècre. C’est donc ici qu’il démontre sa domination. Il y exhibe sa puissance de feu, et son appétence au goût du sang.

Maniant la démagogie et le cynisme, l’autocrate congolais est un monarque d’une époque antique bien révolue. Comme autrefois le roi des belges qui s’était octroyé l’actuelle République Démocratique du Congo, Sassou s’approprie le Congo-Brazzaville tel un roi. Et oser le braver constitue un acte quasi blasphématoire.

C’est la raison pour laquelle Mokoko (J3M) se retrouve dans la nasse de Sassou qui peine, par ailleurs, à mettre la main sur les vrais criminels, corrupteurs et corrompus qu’ils sont eux-mêmes.

Après avoir servi le pouvoir, J3M a voulu s’affranchir de celui-ci. Il suscita ainsi un immense espoir auprès de ses compatriotes qui aspirent à la liberté. J3M comptait davantage sur son rang de dignitaire du pouvoir auquel il a appartenu que sur ses aptitudes de général incontesté pour renverser l’ordre établi.

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Dans le jeu des intrigues, de la corruption et de l’arbitraire Sassou, est imbattable. Malgré le soutien des populations qui s’attendaient, le cas échéant, à un combat des généraux, l’option stratégique choisie par Mokoko se révéla, hélas, très vite inefficace. S’ensuivent vingt ans de forteresse pour ce dernier.

En effet, l’organisation politique et militaire du régime de Brazzaville se caractérise par un aspect pyramidal et concentrique. Si Sassou trône tout au-dessus de la pyramide, il est aussi au cœur de cette concentricité. Le premier cercle est bien sûr sa famille. La deuxième couronne est composée des généraux arrivistes formés à l’école de la dictature pour les besoins de sa cause. Elle constitue une machine de répression inconditionnelle de protection du clan tant elle doit tout à Sassou.

Puis vient le troisième cercle où l’on retrouvait les Mokoko et autres frondeurs incapables de fendre la muraille de protection de Sassou.

Le congolais Sassou a la rancune tenace, dit-on. Et l’homme est surtout froid. Il n’apprécie guère les injonctions car il se veut être le chef suprême affublé de tous les superlatifs. Les nombreux appels venus de toutes parts réclamant l’évacuation sanitaire du prisonnier le plus célèbre du Congo, J3M, ont obligé Sassou à se séparer de son prisonnier. Cette acceptation ne revêt-elle pas un aspect de cadeau empoisonné ?

Quarante ans à la tête du pays tout en étant producteur de pétrole, Sassou ne peut garantir le moindre soin infirmier à ses compatriotes. Erigée en mode de vie mondaine, l’évacuation sanitaire faisait partie, avant l’épisode du covid-19, des éléments de frime de la haute société dictatoriale. Combien sont-ils à bénéficier des soins à l’étranger au frais de l’état ?

Le coronavirus est venu montrer les aberrations et les limites d’un tel mépris pour son propre pays. Ici, l’on meurt pour peu de chose et bien souvent de l’absence d’une prise en charge sanitaire avérée mais surtout à cause de la perversité de l’action gouvernementale.

Dans sa quête de la liberté, les congolais savent que celle-ci est une conquête qui passe par le courage et la vérité. Comme les tombes sont muettes, par définition, comme les morts ne parlent pas, et comme le silence des vivants se charge de sens chaque jour, alors ce sont les morts qui finiront par comprendre les vivants.

Abraham Avellan WASSIAMA

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