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Tout commence donc dans l’après-midi du vendredi 18 mars 1977 lorsque le président est tué à l’Etat-Major de l’armée, son lieu de résidence.  Avant même que l’information ne soit donnée officiellement, la nouvelle de la mort du président se répand comme un feu de paille dans les quartiers de la capitale, bientôt reprise et  confirmée par les média occidentaux. 

Par Emmanuel Dongala et José Maboungou

De tous les pays de l’Afrique francophone qui ont accédé à l’indépendance en 1960, la République du Congo figure parmi ceux qui ont connu un parcours des plus chaotiques et des plus sanglants. Cependant, rien jusqu’ici n’a égalé en horreur la période qui a suivi l’assassinat du président Marien Ngouabi, le 18 mars 1977. Une terreur d’Etat s’abattit alors de façon nue, brutale et incontrôlée, sur une population hébétée et sans défense.  L’Etat se transforma subitement en  une immense machine à terroriser, à réprimer, à tuer. Là où on attendait des dirigeants des mots qui devaient apaiser, rassurer et réconcilier une nation traumatisée, on n’entendit que des cris de haine et des appels à la vengeance. En ce mois de mars 2017 qui marque le quarantième anniversaire de ces évènements, il est bon de rappeler ces faits non pas pour faire de nouvelles révélations, ni pour se substituer au travail des futurs historiens, mais pour rappeler le climat de cette période très sombre de notre histoire afin que jamais il ne tombe dans l’oubli.

Tout commence donc dans l’après-midi du vendredi 18 mars 1977 lorsque le président est tué à l’Etat-Major de l’armée, son lieu de résidence.  Avant même que l’information ne soit donnée officiellement, la nouvelle de la mort du président se répand comme un feu de paille dans les quartiers de la capitale, bientôt reprise et  confirmée par les média occidentaux. Aussitôt, un groupe de onze officiers membres du Parti Congolais du Travail (PCT), parti unique de l’époque, s’empare du pouvoir et institue une junte militaire qu’il dénomme Comité Militaire du Parti (CMP), en violation de la constitution qui stipule qu’en cas de vacance du pouvoir, l’intérim doit être assuré par le président de l’Assemblée Nationale.

Les membres de cette junte sont les suivants : le colonel  Yhombi-Opango, les  commandants Denis Sassou-Nguesso , Louis Sylvain-Goma, Damase Ngollo,   Jean-Michel Ebaka, Martin Mbia, Pascal Bima, les capitaines François-Xavier Katali, Nicolas OkongoFlorent Tsiba et le lieutenant Pierre Anga. Ce qui frappe de prime abord dans cette liste est son caractère régionaliste pour ne pas dire tribaliste ; sept des onze membres sont du nord du pays alors que le sud, beaucoup plus peuplé, n’en compte que deux, Louis Sylvain Goma et Pascal Bima ; il en est de même pour la région des Plateaux au centre du pays qui lui aussi n’en compte que deux, Damasse Ngollo et Florent Tsiba. Les membres les plus importants de cette junte sont le colonel  Yombi-Opango, président du CMP donc de facto le nouveau Président de la République, et le commandant Sassou-Nguesso, premier vice-président chargé de la défense. Des deux, le plus puissant est clairement le premier vice président qui, tenant sous sa coupe l’appareil sécuritaire du pays, fait arrêter des dizaines de personnes avant même la création du CMP. L’une des premières victimes de ces raids ordonnés unilatéralement par le vice-président Sassou Nguesso  fut le capitaine Kimbouala Kaya, ancien chef d’état major général de l’armée, abattu lors de son arrestation.

Le CMP convoque dans la nuit même les membres du Comité Central du parti présents  à Brazzaville pour entériner sa création et donner ainsi un vernis de légitimité à son président, le colonel Yombi Opango, exclu de ce comité central quelques mois auparavant. Le CMP prend aussi soin de verrouiller l’information pour éliminer tout autre discours remettant en cause sa version des faits grâce à un réseau de désinformation et d’intimidation dont les pièces maîtresses sont les journaux Mweti et Etumba et surtout La voix de la Révolution Congolaise, la radio nationale, à travers laquelle la junte diffuse ses fameux et nombreux « communiqués » quotidiens qui deviendront le mode privilégié de communication de la junte.

Le premier de ces communiqués tombe le samedi 19 mars, le lendemain de l’assassinat,  à 7 heures du matin. Ecrit dans un style ampoulé pleins de clichés pseudo-révolutionnaires, il est lu d’une voix qui se veut martiale par le porte-parole de la junte militaire, Florent Tsiba. Après avoir révélé  que « l’impérialisme aux abois, dans son un dernier sursaut, vient par l’entremise d’un commando suicide d’attenter lâchement à la vie du dynamique chef de la Révolution congolaise, le camarade Marien NGOUABI qui a trouvé la mort au combat l’arme à la main le vendredi 18 mars 1977 à 14 h 30 “, le communiqué continue en annonçant qu’un deuil d’un mois est décrété , que la nouvelle instance dirigeante auto-proclamée s’attribue les pleins pouvoirs pour organiser les obsèques du président défunt et pour gérer la vie publique jusqu’à l’instauration de nouvelles institutions. Il se termine par ces mots qui deviendront l’antienne finale de toutes les communications du CMP, « Vaincre ou mourir, tout pour le peuple, rien que pour le peuple ! »

Le deuxième communiqué est diffusé deux heures plus tard, à 9 heures. Celui-ci détaille   les mesures drastiques que la dictature militaire vient de prendre : instauration d’un couvre-feu sur l’ensemble du territoire national de 19 heures à 6 heures du matin,  fermeture des frontières avec les pays limitrophes, interdiction des rassemblements de plus de cinq personnes. Les responsables du PCT et de ses organisations parallèles se voient confiés la charge d’assurer la sécurité et l’encadrement des populations  dans les quartiers, des travailleurs dans les entreprises d’Etat et des fonctionnaires dans la Fonction Publique. 

Le troisième communiqué, diffusé à 11h, deux heures après le précédent, est le communiqué capital. C’est lui qui établit la version officielle des faits, le « story telling » qui justifiera les décisions et actes du CMP, même les plus répréhensibles. Il sera communiqué aux représentants diplomatiques par le commandant Louis Sylvain Goma, chef du gouvernement. En voici l’essentiel :

“ Messieurs les Ambassadeurs et Chefs des missions Diplomatiques.

Au nom du Comité Militaire du Parti mis en place dans la nuit d’hier par le Comité central du Parti Congolais du Travail, avec délégation de tous les pouvoirs et au nom du gouvernement, nous avons le très douloureux devoir de vous annoncer officiellement la mort brutale du camarade Marien NGOUABI, Président de la République, Président du Comité central du Parti Congolais du Travail, chef de l’Etat. Cette mort du chef de la révolution Congolaise, perpétrée par l’impérialisme et ses valets est survenue le vendredi 18 mars 1977 à 14h30 dans la résidence de l’État-major.

 Ce forfait a été commis par l’entremise d’un commando suicide de quatre personnes conduites par l’ex capitaine Barthélémy KIKADIDI. Deux éléments du commando ont été abattus et deux autres dont l’ex capitaine Barthélémy KIKADIDI sont en fuite…”

Sans aucune preuve ni enquête les auteurs du crime étaient désignés, on pouvait sonner l’hallali ! Le décor ainsi planté, la chasse aux sorcières peut alors commencer.

 Alphonse Massamba-Débat, président de la seconde République (1963-1968) est convoqué à l’Etat major de l’Armée. Il est aussitôt fait prisonnier et torturé. Le CMP l’accuse d’être l’âme du complot ayant conduit à l’assassinat du commandant Marien Ngouabi. Dans la foulée, plusieurs personnalités proches de lui ou de Fulbert Youlou telles que Prosper Ngandzion sont également arrêtées.  De simples citoyens accusés sans preuves d’avoir participé au complot sont appréhendés et enfermés dans les locaux à l’Etat-major de l’Armée, et subissent de nombreux sévices corporels. Dans les quartiers, des personnes anonymes sont tuées dans les barrages mis en place par le PCT et ses milices parallèles en toute impunité. Toutes ces arrestations et brutalités interviennent dans un climat de peur habilement orchestrée par les organes de propagande officiels, notamment la Voix de la Révolution, où les appels des supporters du CMP réclamant la mort des assassins du « digne et dynamique guide de la révolution congolaise » et « les châtiments les plus sévères pour leurs complices » sont diffusés complaisamment sur les ondes de la radio nationale.  

L’appareil répressif du CMP n’y va pas de main morte : immédiatement après son arrestation, Massambat-Débat passe en jugement devant une Cour martiale dont les audiences se déroulent au siège de l’Etat-major. Celle-ci, présidée par Ngonimba Tsari fonctionne sur un mode quasi clandestin. Les avocats de l’accusé sont commis d’office et les sentences des juges exécutoires aussitôt leur proclamation.

Le 22 mars, la Voix de la Révolution diffuse les soi-disant « aveux » de Massamba Débat.  

Trois jours plus tard, le 25 mars, le verdict de la Cour martiale tombe : Massamba-Débat est condamné à la peine capitale. Kikadidi et le membre du commando en fuite écopent de la même peine par contumace tandis que l’ancien ministre Ndalla Graille et l’ancien premier ministre Pascal Lissouba eux aussi soupçonnés d’avoir trempé dans le complot sont condamnés à perpétuité.

Dès la sortie de l’audience ce 25 mars, le ministre de la défense, Sassou Nguesso, signe l’ordre d’exécution. L’ex-président de la République est conduit dans une direction inconnue et exécuté. Sa famille, ses amis sont incapables jusqu’à ce jour, de dire où précisément ses restes ont été enfouis. A notre connaissance, c’est le seul chef d’Etat de sa génération et l’un des rares chefs d’État africains dont la sépulture est inconnue.

Entretemps, dans la nuit du 22 mars, un commando de trois personnes membres de la famille de Marien Ngouabi se pointe au domicile de Mgr Emile Biayenda à l’Archevêché de Brazzaville. Le groupe embarque le prélat dans une Land Rover et prend la Nationale 2, la route du nord, où tout laisse supposer qu’après l’interrogatoire du cardinal, ils l’enterrent vivant. Ce n’est que sous la pression de la Curie romaine que la dépouille est exhumée et ramenée à Brazzaville où elle est inhumée le 27 mars dans la cathédrale.  

Marien Ngouabi quant à lui est enterré le 2 avril 1978 dans la matinée à l’Etat Major où il résidait. Il devient immédiatement l’objet d’un culte d’État digne d’un Mao ou d’un Staline. Sur le mausolée qui contient sa tombe est gravé en lettres d’or le slogan « Gloire immortelle au Président Marien Ngouabi, Fondateur du PCT ». Ces mots devenus l’ « amen » de tous les discours officiels  sont affichés sur d’innombrables banderoles à travers tout le pays. Des chansons composées à sa gloire inondent les ondes de la radio nationale. D’innombrables rues, écoles, stades, casernes militaires sont débaptisés pour porter son nom. Ainsi l’Université de Brazzaville devient « Université Marien Ngouabi »   Certains membres du PCT suggèrent même de changer le nom de la capitale en  « Ngouabiville ». Le 18 mars, jour de son assassinat, est décrété « journée du sacrifice suprême ». Un peu plus tard, sa statue commandée en Corée du nord est érigée face à l’Etat Major, dans un jardin créé à l’endroit où se dressait le Musée National, rasé pour l’occasion. Mais les choses ne s’arrêtent pas là.

En janvier 1978, une « Cour révolutionnaire d’exception » est créée. Elle est présidée par Charles Assemekang, président de la Cour Suprême, avec comme Commissaire du gouvernement (procureur) Jacques Okoko, un parent de Marien Ngouabi. Le procès se tient dans la salle d’audiences de la Cour criminelle du Palais de Justice de Brazzaville du 3 au 29 janvier 1978.  Quarante-deux accusés présumés impliqués dans l’assassinat du président et de nombreux témoins sont appelés à comparaître.

Le verdict tombe le 6 février. Onze accusés sont condamnés à mort : Ndoundi-Ganga Jean-Pierre, Kinkouba Etienne, Samba–Dia-Koumbi, Kouba Grégoire, Kianguila Daniel, Mizele Germain, Konda Albert, Diazenza Pierre, Sissoulou Simon, Kanza Daniel et Hombessa André. Après la lecture du réquisitoire de la Cour révolutionnaire d’exception, les avocats des condamnés sollicitent un recours en grâce aussitôt rejeté par le Chef de l’Etat, le colonel Joachim Yhombi-Opango qui martèle que les sentences doivent être appliquées dans toute leur rigueur. Le 7 février, les condamnés, à l’exception de Hombessa André absent du pays, sont passés aux armes « au petit matin ». Tous sont de la région du Pool. Les autres reçoivent diverses sentences, des travaux forcés à perpétuité à l’acquittement. Le capitaine Kikadidi quant à lui est sommairement exécuté le 13 février 1978 à 3h30 du matin par l’armée à Makélékélé, au domicile d’un chauffeur de taxi où il avait trouvé refuge.

Peu de temps après l’annonce du verdict de la Cour révolutionnaire d’exception, le Chef de l’Etat, le colonel Joachim Yhombi-Opango, prononce l’un des discours qui restera dans les annales comme l’un des plus violents et des plus extrémistes jamais prononcés un chef d’État congolais. En voici quelques extraits : 

 «Il n’y aura pas de clémence pour les accusés du complot ayant abouti à l’assassinat du chef de la révolution. Au demeurant, certains de ces accusés sont des comploteurs invétérés. On les trouve dans toutes les tentatives de coup d’Etat portés directement  contre la révolution. (…) Maintenant, il n’y aura ni grâce ni pardon ; il y aura seulement la justice révolutionnaire (…) A la violence réactionnaire, il faut nécessairement opposer la colère du peuple, la violence révolutionnaire… »

 Puis s’en suit une violente diatribe ad hominem contre la personne de Massamba-Débat : « Massamba-Débat a toujours vu le problème du pouvoir sous l’angle de la terreur, du crime, de l’assassinat, et non sous l’angle de la démocratie. (…) Sur le plan des idées, celles de Massamba-Débat sont rétrogrades et conservatrices. Elles prêchent le socialisme bantou, c'est-à-dire la haine tribale, la division nationale.(…) Un homme politique au moral peu élevé, un théoricien plutôt piètre, un croyant enclin au crime, à l’assassinat, tel fut Massamba-Débat, un véritable réactionnaire au total, qui prenait ses rêves et ses illusions pour des réalités. Ce fut un homme obstiné dans le mal. »  

La folle période ouverte par l’assassinat de Marien Ngouabi se clôt formellement le 5 février 1979, date de la dissolution du Comité Militaire du Parti.

Quels enseignements tirer de ces tristes évènements ?

Quarante ans après, beaucoup de zones d’ombre subsistent encore sur l’assassinat du président Marien Ngouabi, mais ce n’est pas une raison pour que le pays ne se confronte pas à la manière inique et inexcusable dont ses dirigeants ont traité une partie des  citoyens. Il faudrait disjoindre les intrigues qui ont mené à l’assassinat de Marien Ngouabi de la brutalité dont les tenants du pouvoir d’alors sont responsables. Dans plusieurs pays, selon le principe de la continuité de l’Etat, des gouvernements ont reconnu les fautes commises par leurs prédécesseurs. Ainsi, en 1988, le Congrès américain a présenté ses excuses et offert des compensations aux survivants des citoyens américains d’ascendance japonaise arrêtés et enfermés dans des camps, tout simplement parce qu’ils avaient été injustement soupçonnés d’avoir des sympathies avec le Japon. En 1995, le gouvernement français, par la voix de son président Jacques Chirac, reconnaissait officiellement l’implication de la France dans la rafle et le génocide des juifs français en 1942. Récemment, le premier ministre canadien, Justin Trudeau, a demandé pardon aux premières nations autochtones pour les mauvais traitements que leur ont  infligés les colons blancs.

Au Congo, des hommes qu’on savait innocents ont été tués, des familles brisées et traumatisées, des biens spoliés ou réquisitionnés, tout cela, l’État n’en a cure. Tout cela semble être passé aux pertes et profits. Or ces plaies béantes ne cicatriseront jamais si la république ne fait des gestes forts en reconnaissant ses crimes. Le minimum serait de :

-          Reconnaître la responsabilité de l’État pour ces crimes et proclamer de façon solennelle l’innocence de ces citoyens injustement fusillés « au petit matin ».

-          Reconnaître par un acte juridique l’innocence de Massamba Débat en abrogeant le jugement du 25 mars l’accusant d’être le commanditaire de l’assassinat de Marien Ngouabi. Sans l’abrogation de ce jugement, Massamba Débat passe toujours pour  l’assassin officiel du président Marien Ngouabi, malgré sa semi-réhabilitation    lors de la Conférence Nationale.   

-          Etablir la responsabilité individuelle des membres du CMP encore survivants.

Mais ne rêvons pas. Il se trouve que ces anciens dirigeants du CMP détiennent encore aujourd’hui, quarante après, les leviers du pouvoir. Et tant qu’ils n’auront pas quitté la scène politique, la réconciliation du peuple congolais avec lui-même, tout au moins pour ce chapitre de son histoire, attendra encore, hélas !

Emmanuel Dongala et José Maboungou

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